Candice Cellier est photographe à l’Hôpital de la Salpêtrière. Elle photographie des patients et des opérations de chirurgie maxillo-faciale. Tout ce qui touche au visage.
Elle introduit dans un contexte familier, confortable, l’essence même de ce qu’on ne veut pas voir, de ce que l’on veut garder invisible : les maladies, les accidents, les attentats. La souffrance physique et morale. Et surtout les conséquences inimaginables de ces indicibles sur ce qui nous caractérise comme rien d’autre : notre visage. Ce qui nous rend unique, finalement.
Redonner un visage, reconstruire une identité
Ne plus pouvoir parler, ne plus pouvoir s’alimenter, ne plus être un personnage public. Candice Cellier parle par exemple ici de Philippe, écrivain journaliste dont le visage fut déchiqueté par une balle d’AK-47 à Charlie Hebdo. Philippe s’est rendu pour un temps invisible au monde car la charge était trop lourde pour lui. Le regard de l’autre, inquiet, questionnant, incrédule, devient un fardeau quotidien parce que l’autre projette en lui ce risque que ça lui arrive un jour.
Mais au prix d’un processus long et animé par des acteurs invisibles mais bien réels, les techniques de reconstruction chirurgicale vont redonner un visage à chaque patient. Redessiner une courbe, une ombre, lui permettre de retourner à la vie de tous les jours. Tout simplement, reconstruire l’identité pour recommencer.
Philippe évoque dans son livre « Le lambeau » 22 passages au bloc opératoire, dont 13 opérations pour sa mâchoire. Et certaines, comme celle du lambeau, peuvent durer jusqu’à huit heures. C’est une microseconde qui fait passer de l’autre côté, des années pour se reconstruire. Une vie qui a basculé.
[Re] : les réécritures de la chair
Cette allitération en [re] caractérise tellement le travail de Candice Cellier qu’elle en a fait naturellement le titre d’une série photographique captant l’invisible, avec comme ambition de l’exposer, et d’en faire un livre. Elle a voulu faire cohabiter les instants clé, jamais visibles d’ordinaire, et a intitulé cette série [Re] : LES RÉÉCRITURES DE LA CHAIR.
Dans ce long processus de re-figuration, la notion d’invisibilité prend toute son ampleur. Il y a ceux qui se soustraient au regard, les patients. Ceux qui passent en éclair, les chirurgiens. Et tous ceux qui ne veulent pas voir, nous, tout le monde. C’est exactement là, à cette intersection des temps et de tout ce qui se cache au regard, que la photographe a choisi de positionner sa pratique artistique.
Les chirurgiens ont un goût prononcé pour l’art
Dans les blocs opératoires, Candice Cellier se rend invisible pour capturer le geste du chirurgien, cet instant particulier où tout se met en place, et elle hisse ces moments au statut d’œuvre. Les échanges qu’elle a eus avec les chirurgiens photographiés lui ont appris qu’ils ont un goût prononcé pour l’art. Leur sensibilité à la peinture, à la sculpture ou à la photographie est assumée et revendiquée.
C’est sans doute parce que la reconstruction du patient s’inscrit sur des temps longs qu’au fil des années, son sujet d’étude a glissé de la technique chirurgicale vers l’humain, avec la compréhension des enjeux polymorphes de ces reconstructions. Certains patients lui ont confié ne plus accepter d’être photographiés depuis ce qui leur est arrivé. Ils fuient les appareils photo, les réunions de famille où l’on enregistre les souvenirs en images. Ce sont des patients qui se rendent invisibles au monde et au temps, à l’heure où le selfie est roi et l’image de soi omniprésente.
La question du beau
L’Histoire de l’art occidental a toujours été hantée par cette question du beau. Elle s’interroge depuis toujours sur des formes de tabous, de ce qui nous repousse et nous attire à la fois, mais la réalité quotidienne est autrement plus difficile lorsqu’on est la personne au visage différent.
En photographiant ces patients, Candice Cellier s’inscrit dans le parcours de soin et le processus de re-figuration. Le portrait qu’elle réalise d’eux ne marque pas la fin de leur reconstruction, mais le début d’une certaine forme d’acceptation qui est nécessaire au rétablissement. Pour eux, poser dans ce cadre était un vrai défi : ils savaient qu’il était question d’être regardé, scruté, jugé. Ils ont dépassé la peur du jugement, et chacun s’est largement dépassé.
L’invisibilité n’existe pas. Il ne tient qu’à nous, chacun de nous, d’accepter ce beau sans le questionner ou le juger. Le beau est partout.